Cette année, l’Italie est le pays mis à l’honneur par le Festival du Livre de Paris. À cette occasion, de nombreux et prestigieux auteurs italiens seront présents à Paris et viendront ainsi à la rencontre de leur public français. Leurs éditeurs des deux côtés des Alpes se félicitent de cette nouvelle preuve d’une amitié́ culturelle multiséculaire.
Ricardo Franco Levi, Président de l’Association des Éditeurs Italiens (AIE), et Vincent Montagne, Président du Syndicat national de l’édition (SNE), détaillent les contours de cette invitation.
Quels sont les liens entre l’édition française et italienne ? Quelles sont les similitudes entre ces deux pays traditionnellement attachés aux livres ?
Ricardo Franco Levi : Les deux pays ont un noyau solide de lecteurs passionnés qui alimentent une offre éditoriale plurielle et de grande valeur. La bibliodiversité est un concept cher aux lecteurs italiens, comme aux lecteurs français, et cela se voit, par exemple, dans le succès des manifestations et festivals littéraires, et dans le prestige dont jouissent les librairies en Italie comme en France, librairies qui restent essentielles aux yeux des lecteurs.
Vincent Montagne : De plus, la littérature italienne s’appuie sur une culture classique indépassable. Il faut relire Dante et Pétrarque ! Et nombreux sont aujourd’hui les auteurs qui comptent. Umberto Eco, Alessandro Barrico, Erri de Luca sont incontournables en France et contribuent à donner à l’Italie une place exceptionnelle dans le paysage éditorial mondial.
Que représente cette invitation pour l’édition italienne ? Comment la littérature italienne est-elle perçue à l’étranger ? Quelles en sont les promesses de rayonnement ?
Ricardo Franco Levi : Le polar, les grandes sagas familiales, les classiques... nous sommes conscients de la popu¬larité de la littérature, et plus généralement de la culture et du style italien, dans le monde et en particulier en France — pays ami avec lequel nous tissons des liens historiques. Nous voulons aller au-delà̀ des auteurs les plus populaires, c’est une responsabilité́ : nous voulons porter au-delà̀ des Alpes non seulement nos romanciers, mais aussi notre non fiction, nos romans graphiques et bien plus encore. L’édition italienne vit un moment de grande effervescence, les nouvelles générations fréquentent les librairies et devien¬nent les prescripteurs de nouveaux genres et auteurs qui méritent d’être connus.
Vincent Montagne: Je suis d’accord avec le Président Levi, l’Italie a plusieurs voix. Elle est suave comme une soirée passée dans la douce lumière des Pouilles et parfois aussi piquante qu’une bouchée de puntarelle. Elena Ferrante et Roberto Saviano en sont sans doute les deux figures de proue. Nous encourageons les lecteurs à aller au-delà̀ et à découvrir la vitalité de la production éditoriale actuelle et la créativité́ d’une génération très prometteuse. Par expérience, nous savons qu’une telle invitation permet de franchir un nouveau seuil dans l’intérêt des libraires, des bibliothécaires et à terme des lecteurs pour les œuvres italiennes traduites en français.
Quels sont les enjeux de la traduction ? Est-ce que le nombre de traduction est suffisant des deux côtés des Alpes ? Et comment améliorer ces échanges ?
Ricardo Franco Levi : La France est le deuxième marché pour la vente des droits d’œuvres italiennes à l’étranger, avec plus de 900 titres traduits chaque année. De même, la popularité de la littérature française en Italie est incontestable. Pensons seulement au très grand succès que le prix Nobel Annie Ernaux rencontre auprès du public italien, bien avant la reconnaissance de l’Académie suédoise. Nous devons faire encore mieux : notre pays investit chaque année plus d’un million d’euros dans des aides pour les traductions et la rationalisation du système d’appels d’offres que nous poursuivons, ce qui pourrait rendre cette incitation encore plus utile. L’invitation par la France au Festival du Livre de Paris sera l’un des moments clés de notre plan de développement.
Vincent Montagne : Je partage totalement cette ambition. L’Italie est un des pays avec lequel nous échangeons le plus de droits de traduction. Les principaux auteurs français y sont traduits. Une nouveauté́ de Michel Houellebecq sort simultanément en France et en Italie. Le marché italien bénéficie d’une part significative de ses lecteurs à l’étranger. Et cela est aussi vrai en jeunesse et en bande¬ dessinée. Les éditeurs souhaitent accélérer ce mouvement et donner à lire de nouveaux auteurs talentueux. D’ailleurs, notons que le Grand prix du roman de l’Académie française a été remis à Giuliano da Empoli, un primo¬romancier italo¬suisse qui écrit en français.
Lors de la pandémie, l’Italie a été précurseur dans la reconnaissance des librairies comme commerce essentiel. Cette initiative a-t-elle été une inspiration pour la France ?
Vincent Montagne : Oui ! La rapidité de la réponse de nos voisins italiens à l’urgence de rendre les livres disponibles nous a aidés à convaincre le gouvernement de la nécessité́ de cette mesure. C’est un bon exemple des échanges permanents que nous entretenons avec les éditeurs italiens qui sont des amis.
Ricardo Franco Levi : Plus généralement, pendant la pandémie, l’Italie a développé un système de soutien à l’édition qui est aussi, à travers la stimulation de la demande, un système de soutien à la lecture. Aider surtout les plus jeunes à entrer dans les librairies, accompagner leur consommation culturelle est une voie efficace qui doit être poursuivie dans notre pays et dans toute l’Europe.
La France est marquée par une nette progression des livres de fiction et plus encore par les livres illustrés. Le manga connaît même un nouvel âge d’or. La situation est-elle comparable en Italie ? Que lisent les jeunes ?
Ricardo Franco Levi : En 2022, par rapport à l’année précédente, les ventes de bandes dessinées ont augmenté de 16 %, celles de fictions étrangères de 9 %, et de plus de 4 % celles de fictions italiennes — augmentations venues en compensation du recul des ventes de non¬fictions. En 2022, les Italiens ont choisi l’évasion mais, derrière ces exploits, il y a surtout les jeunes qui entrent dans les librairies pour acheter des mangas, certes, mais pas seulement. Parmi les dix titres les plus vendus en Italie l’année dernière, au moins cinq sont devenus populaires via TikTok, ou sur des plate- formes telles que Wattpad.
Vincent Montagne : On assiste à une modification des pratiques de lecture qui se jouent des frontières linguistiques. Le marché du manga est en effet particulièrement dynamique en France. Aujourd’hui six bandes dessinées sur dix vendues en France sont des mangas venus du Japon. C’est un phénomène générationnel motivé par la qualité des œuvres et notamment la puissance de ces narrations souvent adaptées sur les écrans. Ils sont d’ailleurs ici aussi concurrencés par l’essor des Webtoons coréens qui adoptent le format vertical des écrans de smartphones. Mais les jeunes varient leurs lectures : la poésie, la littérature fantastique, les romans classiques sont aussi plébiscités. Ne les essentialisons pas !
Plus largement, existe-t-il des enjeux de promotion de la lecture communs à nos deux pays ?
Ricardo Franco Levi : Si nous regardons les données de lecture en Italie, ce qui saute aux yeux est une grande disparité entre le Nord et le Sud, mais aussi entre ceux qui vivent dans les grandes villes et ceux qui n’y vivent pas. Je pense que l’enjeu des disparités territoriales dans l’accès à la consommation culturelle est commun à la France et à l’Italie, et, plus généralement, à tous les pays occidentaux. Promouvoir la culture et le livre signifie promouvoir une éducation à la pensée critique et donc au dialogue démocratique.
Vincent Montagne : Pour ce faire, le ministère de la Culture français a mis en place le Pass Culture, un formidable dispositif pour donner l’habitude aux jeunes de fréquenter des librairies. Cette idée vient à nouveau d’Italie. La lecture à voix haute est également un enjeu que nous défendons notamment grâce au jeu national des « Petits champions de la lecture », créé en 2012 par le SNE, qui permet à plus de 128 000 élèves de CM1 et de CM2 de pratiquer la lecture à voix haute et, pour les finalistes, de le faire sur la scène de la Comédie Française. À quand cette initiative à la Scala ?
Que souhaitez-vous au public français lors de ces trois jours ?
Ricardo Franco Levi : Je leur souhaite de découvrir un auteur inattendu, un essai qu’ils ne cherchaient pas, une histoire dont ils ne connaissaient pas l’existence, et que tout cela se trouve dans un livre italien. Le commerce électronique nous permet de trouver le livre que nous recherchions depuis longtemps et de l’avoir à la maison en quelques jours : tout cela est magnifique. Mais les foires, les festivals, les librairies nous permettent encore de tomber sur l’inattendu, le non programmé. C’est l’une des plus belles caractéristiques de l’édition : chaque année en Italie, plus de 60000 nouveautés sont publiées, il y a de quoi s’étonner, non ?
Vincent Montagne : Que ces trois jours soient une nouvelle occasion d’élargir les horizons de lecture. Qu’ils stimulent la curiosité du public français pour les littératures italiennes et ses tonalités contemporaines. Et qu’enfin ce Festival fasse vibrer le cœur de tous les amoureux du livre de Paris jusqu’à Rome !